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Interview

Entretien avec Patrick Moustchen, créateur et Administrateur délégué de Mobic

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Entretien avec Patrick Moustchen, créateur et Administrateur délégué de Mobic

Patrick Moutschen s’est donné pour mission d’innover dans la filière bois afin de la développer et lui faire gagner des parts de marché. © Christophe Bortels

Qu’est-ce qui vous a poussé à lancer vos activités professionnelles dans le secteur bois ?

Le secteur du bois m’a plu car il est proche des valeurs de la terre que j’avais déjà abordées quand j’étais dans l’automation agricole. Au départ, je pensais que le secteur agricole était le moins développé dans l’industrie, puis en découvrant celui du bois je me suis rendu compte que j’avais faux ! L’agriculture était en effet déjà assez pointue et avait une vingtaine d’années d’avance par rapport au bois. Celui-ci était resté très traditionnel, avec un enseignement de génération en génération qui ne s’était jamais vraiment remis en question – en tout cas pour la plupart des constructeurs - dans ses valeurs fondamentales et en fonction des technologies. Je me suis donc dit qu’il y avait quelque chose d’énorme à faire, puisqu’on peut à un moment « réinventer » le bois à partir des technologies modernes. La tradition du bois est en effet millénaire mais à un moment donné, elle s’est perdue avec l’industrialisation des années 1960-1970 et est restée calée sur les principes de ces années-là dans la plupart des secteurs de la filière, sauf peut-être celui de l’ameublement qui est très pointu.

Le contexte est-il propice à l’innovation dans le secteur bois ? Y a-t-il des différences entre l’étranger et la Belgique ?

Les évolutions naissent dans beaucoup de pays, on sent que ça frétille. Nous avons beaucoup de collaborations avec des universités étrangères, notamment celle de Lausanne mais aussi l’ULg et l’UCL. La prise de conscience que le bois est à réinventer est très présente, c’est un véritable sujet d’étude. Malheureusement, en Wallonie, nous sommes complètement déstructurés au niveau de cette filière. On n’a pas de pôle spécifique en termes de compétitivité, de recherche, de formation supérieure, etc. Nous sommes donc obligés de capter certaines ressources à l’étranger.
On ne peut pourtant pas parler d’un manque d’intérêt en Belgique. Il y a énormément d’argent public consacré à la filière bois mais tout est très morcelé. Il y a par exemple une multitude d’acteurs comme les sylviculteurs, les propriétaires forestiers, les exploitants, les scieurs, les négoces, etc, jusqu’au client final. Chaque élément de cette chaîne possède sa fédération, ses revendications et c’est pareil au niveau du secteur de la construction. Tous ces départements veulent bien faire et ont une volonté extraordinaire, mais ils ne sont pas coordonnés.

Sur quoi portent essentiellement les évolutions du secteur bois ces dernières années ?

La tendance est à la simplification de la transformation du bois. Les premières évolutions qui existaient jusque-là, du laminé-collé au CLT, caractérisaient le bois et le rendaient plus homogène via l’assemblage de plusieurs petits produits entre eux. La limite de cette transformation, c’est son prix élevé. A ce tarif, on intéresse surtout ceux qui sont passionnés par le bois et aiment son esthétique, mais on n’aide pas à développer la filière bois. Même si les valeurs du bois sont de plus en plus porteuses, on reste en effet dans une économie de marché et, pour prendre des parts du marché à notre principal concurrent qui est le béton (du moins en Belgique), il faut être performant au niveau du prix. Il y a deux possibilités pour cela : mettre moins de bois en œuvre pour obtenir le résultat (c’est ce qui marche notamment avec l’ossature) ou transformer le bois le moins possible pour obtenir sa propriété mécanique dès la base et pouvoir à ce moment-là concurrencer le prix du béton. C’est là que se concentrent actuellement les enjeux et c’est tout à fait réalisable, mais cela nécessite des programmes de développement pour recaractériser le produit. C’est notamment pour cela que nous avons investi dans la scierie Scidus à Etalle il y a quelques années.

Que mettez-vous en place de différent dans cette scierie ?

Actuellement, dans le sciage classique, la plupart des entreprises font toutes la même chose avec les mêmes machines et à partir des mêmes bois d’origine, donc elles se font concurrence deux fois : sur l’achat et sur la vente. Leurs principales possibilités pour faire la différence, c’est d’optimiser le plus finement les procédés pour être plus performantes dans leur organisation interne ou au niveau du service commercial.

Notre vision du sciage, c’est de prendre le bois comme il était à son origine et de le transformer le moins possible pour diminuer le coût et augmenter les possibilités. Il y a 40 ou 50 ans, on pouvait encore construire un fond de fenil dans une ferme en utilisant des bois ronds qu’on avait coupés dans la forêt et qu’on mettait simplement en œuvre comme tels. Maintenant, cette tradition n’existe plus car elle est peu sûre. Elle ne permet en effet pas de caractériser le bois ni de lui donner des propriétés mécaniques. On peut donc dire que dans la filière du bois, on subit en quelque sorte le matériau. C’est-à-dire qu’on le coupe, on l’observe puis seulement après cela on détermine ce que l’on peut en faire.

Or, les technologies actuelles comme la numérisation de la matière avant son exploitation nous permettent de connaître les propriétés du bois avant de l’usiner, et d’adapter l’usinage pour obtenir le résultat voulu. Nous mettons donc en œuvre des solutions à partir de robots et de scans de grumes pour vraiment utiliser le bois dans son essence de base tout en réalisant des assemblages technologiques de haut niveau, mais sans devoir recourir à de nombreuses étapes coûteuses qui font augmenter le prix.

Quelles sont les prochaines innovations dont vous pouvez nous parler ?

Nous avons de l’ambition, surtout au niveau d’iMax Pro parce que beaucoup d’entreprises sont en train d’évoluer vers l’industrie 4.0. Nous allons notamment démarrer l’an prochain des services de location car il y a parfois une appréhension par rapport au fait d’investir dans des unités robots, celles-ci étant encore peu répandues. La location permet d’essayer les machines mais aussi de profiter d’une certaine flexibilité en louant par exemple celles-ci le temps d’un chantier. Nous avons pour cela développé un robot multifonctions assez efficace qui ne doit plus s’ancrer dans le sol et que l’on peut facilement déplacer et mettre en œuvre. Il offre ainsi une utilisation accessible à un grand nombre d’industriels.

Qu’est-ce qui vous motive le plus et guide les recherches menées par votre entreprise ?

Ma passion, c’est la technique et ce depuis que je suis tout petit. J’ai aussi le plaisir d’avoir la possibilité de mettre en œuvre des solutions technologiques pour répondre aux exigences futures du marché. C’est en effet la vision du marché qui dicte les recherches, ainsi que l’évolution normative. On n’a pas fini d’exiger des bâtiments de moins en moins consommateurs d’énergie et il y a encore du travail à faire, notamment dans le domaine de la rénovation.
J’ai aussi le plaisir de travailler en famille avec mon frère et mes trois enfants. J’ai toujours adoré cette transmission d’entreprise entre générations et c’est quelque chose que l’on est en train de mettre en œuvre.

Comment imaginez vous la construction bois dans dix ou vingt ans ?

Je souhaite au secteur bois qu’il prenne des parts de marché de plus en plus grandes. On sent déjà qu’une évolution est en marche au niveau des bâtiments de grande hauteur en ville, et ce un peu partout dans le monde. Ce qui paraissait être une utopie il y a 4 ou 5 ans devient une réalité. Rien qu’en France par exemple, on est en train de construire dans différentes villes plusieurs tours en ossature bois qui font plus de 50 mètres.

L’automatisation de la construction est également en route, avec l’usage de drones et de robots. Il y a énormément de choses à faire et les projets en cours ne risquent pas de s’arrêter, d’autant plus si le prix permet un résultat.
 

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