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«Il semble évident qu’il arrivera quelque chose qui va radicalement changer le monde de la construction»

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«Il semble évident qu’il arrivera quelque chose qui va radicalement changer le monde de la construction»

"Je suis certain que nous aurons à faire face à un élément disruptif. Il faut dire que la construction est le seul secteur dont la productivité n’a pas augmenté depuis l’après-guerre. En fait, nous faisons toujours plus ou moins la même chose qu’il y a 50 ou 60 ans. Il semble donc évident qu’il arrivera quelque chose qui va radicalement changer le monde de la construction."

© Dieter Telemans

Pour notre rubrique «Parole de CEO», Frederik Bijnens (CEO de Democo) nous parle notamment de la place grandissante qu'occupera l'hydrogène, de l'importance de la programmation combinée au travail des matériaux ou encore des enjeux que représentent les coopératives dans le logement.

1. Intelligence artificielle, réalité virtuelle, énergie hydrogène, drones, big data, impression 3D, etc. Quelle nouvelle technologie influencera selon vous le plus votre entreprise dans les années à venir ?

Je crois en l’hydrogène. Récemment, en Suède, on a construit un petit quartier de 30 habitations qui peut répondre à ses besoins énergétiques de manière totalement autonome, grâce à une masse de panneaux solaires qui stockent le surplus d’énergie solaire sous la forme d’hydrogène. Chaque maison du quartier peut ainsi être adéquatement chauffée en permanence. Et l’on ne peut pas dire que la Suède soit réputée pour son taux d’ensoleillement. Je trouve cela assez impressionnant. Nous voyons ce type de prouesse et cela suscite notre intérêt, mais est-ce la technologie qui va influencer le plus notre entreprise ? Je l’ignore. Je ne suis pas devin. Ce que je sais, par contre, c’est que toutes les technologies citées sont des tendances sociétales et qu’elles touchent le secteur de la construction. Quant à savoir laquelle le fait dans la plus grande mesure, je suis incapable de vous le dire. Il est clair que nous préparons notre entreprise du mieux possible à une situation qui pourrait être particulièrement perturbante pour notre secteur. Nous devons faire preuve de flexibilité et de souplesse. Et pouvoir gérer les changements avec aisance. C’est sur cet aspect que nous nous concentrons le plus aujourd’hui.

2. Quel métier de la construction les garçons et les filles devraient-ils choisir à l’école pour s’assurer une carrière intéressante et bien rémunérée dans le secteur de la construction : coffrage, menuiserie, plomberie… ou plutôt programmeur ? Et pour quelle raison ?

Dans la construction, vous devrez toujours travailler avec des matériaux, qu’il s’agisse de bois, de plastique ou de béton. Et ces matériaux devront toujours être façonnés. Bien entendu, vous pouvez demander à un ordinateur de le faire. Et nous savons qu’il faudra bientôt compter avec l’intelligence artificielle. Mais il est utopique de penser que cet ordinateur pourra tout faire. Vous aurez toujours besoin d’humains pour régler les petits détails, que ce soit pour corriger l’ordinateur ou exécuter une finition manuelle. Pour les nouvelles constructions extra-urbaines, cela sera peut-être moins nécessaire, car la liberté de mouvement y est relativement grande. Pour la réhabilitation ou la rénovation en milieu urbain, c’est une autre histoire. Vous y êtes en partie contraint par la situation existante. Il n’est pas si simple d’y mettre en oeuvre des procédés industriels. Et il est clair que ces réhabilitations et rénovations intra-urbaines vont se multiplier dans les années qui viennent. Tout bien considéré, il me semble évident que, quel que soit le métier de la construction que vous choisissez, vous devrez le combiner avec une part de programmation. Mais l’un n’ira pas sans l’autre.

3. Qu’est-ce que la crise du coronavirus vous a appris sur votre entreprise (dont vous n’étiez pas conscient auparavant) ?

Que notre flexibilité et notre résistance ont beaucoup augmenté. Il y a environ cinq ans, nous avons choisi de nous lancer dans la construction « lean ». Cette méthode consiste à affiner les processus de construction à un point tel que tout gaspillage est éliminé. Cette technique a jadis été lancée avec succès par Toyota. Nous n’avons pas choisi la voie la plus facile, mais durant la première vague de coronavirus, j’ai été frappé de constater à quel point nous avions progressé dans ce processus. Nous sommes aujourd’hui à même de très bien gérer le changement. En quelques semaines à peine, nous avons réussi à mettre en oeuvre les nouvelles mesures à 100 % et à redevenir opérationnels à 100 %. Fait remarquable : de très nombreuses solutions et améliorations sont venues de l’entreprise elle-même. Au début, j’ai voulu gérer d’une main de fer les changements induits par le coronavirus, mais, après quelques jours, j’ai lâché prise. Car on se rend compte qu’une machine bien huilée se lance toute seule. J’ai dit : « Les gars, si c’est bon et que c’est conforme au plan, alors implémentez ». Toutes sortes de trucs et astuces ont été échangés entre collègues et appliqués, de sorte que tout a pu aller très vite.

4. Quelle est selon vous la plus grande menace pour votre entreprise/secteur (concurrence internationale, manque de personnel qualifié, coûts salariaux, etc.) ? Et pour quelle raison ?

Je vais répondre par une boutade : ce que vous ne savez pas, vous ne le savez pas. Et c’est ce qui peut vraiment me faire peur. Je peux me positionner par rapport à ce que je vois, qu’il s’agisse d’IA, de RV ou de construction modulaire. Si ces nouveautés doivent réellement percer, nous finirons par les maîtriser. Mais je ne sais pas ce que les autres préparent. Et j’entends par là les géants, ou les potentiels futurs géants. L’émergence d’un Amazon de la construction aurait l’effet d’un ouragan pour le secteur. Pour l’instant, je ne le vois pas arriver, mais c’est, en même temps, le plus grand danger. Je suis certain que nous aurons à faire face à un élément disruptif. Il faut dire que la construction est le seul secteur dont la productivité n’a pas augmenté depuis l’après-guerre. En fait, nous faisons toujours plus ou moins la même chose qu’il y a 50 ou 60 ans. Il semble donc évident qu’il arrivera quelque chose qui va radicalement changer le monde de la construction.

5. Construisons-nous encore pour l’éternité ou est-ce que les bâtiments… seront prochainement dotés d’une date d’expiration ? Et pour quelle raison ?

Nous vivons à une époque où, au cours de notre vie, nous pouvons facilement avoir vécu dans cinq ou six habitations différentes : le domicile parental, la chambre d’étudiant, l’appartement, la maison avec jardin, à nouveau un appartement et, éventuellement, un appartement-services. Je ne pense pas que nous allons continuer à acheter toutes ces habitations. Il est plus probable que nous devenions membres de grandes coopératives ou d’organisations commerciales qui répondront aux nouveaux besoins en matière de logement. Par ailleurs, je pense que, dans le futur, nous ne démolirons plus autant de bâtiments pour construire quelque chose de complètement neuf à la place. Cette façon de faire n’est pas durable. Qui plus est, nous connaissons déjà des pénuries de matériaux. Il se peut donc que nous en arrivions à un stade où nous devrons utiliser notre patrimoine plus longtemps. Les logements et autres types de bâtiment devront être restaurés et adaptés aux normes actuelles, mais il nous faudra y réfléchir à deux fois avant de raser pour remplacer par du neuf.
 

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